These are the Nights

Déchéance

J’ai le cœur super gros, envie de pleurer.

Mon tuteur n’est pas venu aujourd’hui. Je lui ai envoyé un mail vers midi avec mes résultats et en lui demandant s’il n’aurait pas du taff pour moi, et je me suis enfuie du labo, sans vraiment attendre sa réponse. Parce que j’avais fini ce que j’avais à faire (en prenant pas mal mon temps), que je ne voyais pas comment faire semblant de m’occuper toute une après-midi, et surtout, parce que rien de ce qu’il aurait pu me demander n’aurait nécessité ma présence au labo, dans l’état actuel des choses.
Et ça n’a pas raté, dans sa réponse, il m’a dit de faire de la biblio.

La semaine dernière, 2 techniciens m’ont déjà dit plus ou moins clairement que ça ne se faisait pas, de m’abandonner comme ça. A ce moment-là, je l’avais défendu, mais il semblerait que les choses commencent à s’effriter.

Je me sens inutile au possible.

Après, techniquement, il n’y a pas grand-chose à faire avant la semaine prochaine, à part s’entraîner à analyser d’anciens documents et faire quelques recherches bibliographiques.

Je crois que je déteste ça, cette sensation de tourner en rond, d’être comme un animal en cage, dans un zoo bondé de visiteurs trop bruyants, que je ne connais pas et qui ne me connaissent pas, que je n’intéresse même pas. Pour l’instant vraiment, ma présence ici est absurde.

Je ne sais plus si j’ai décrit ça ici ou non, mais je suis rentrée chez nous, ce week-end, en blablacar. 1ère fois de ma vie que je faisais ça, et la dame a eu plusieurs heures de retard. Au lieu d’arriver vers 21h, je suis arrivée à 1h du matin. Et tout le temps qu’a duré l’attente, j’étais pas mal heureuse. Genre, vraiment en paix. Simplement parce que je savais que tout irait bien et que j’étais reconnaissante que cette dame n’ait pas choisi d’annuler son trajet. Que ce soit avant que je ne monte dans sa voiture, en attendant au chaud dans un café avec Christine, ou après.
J’ai été surprise d’avoir pu converser avec elle, tout le temps du voyage (enfin, disons jusqu’à ce que d’autres voyageurs montent et monopolisent l’espace sonore). C’était simple, limite trop facile.

J’aimerais bien être cette personne plus souvent. Confiante, tranquille, apaisée, un minimum sociable.

Pourquoi c’est si différent, quand je suis au labo ?

Des fois, je me demande si je n’ai pas plusieurs personnalités.
Ou plusieurs modes de pensées, disons, parce que je sens bien que mon Moi est unifié. Il n’y a jamais de coupure nette entre cette fille timide, stressée, drama queen et hyperémotive, et cette fille plus mesurée, qui sait regarder les gens dans les yeux, toquer aux portes et maintenir une conversation en vie. J’ai cette part en moi, de sauvagerie, et cette autre part, plus civilisée, et je ne sais pas ce qui fait que je vais de l’une à l’autre, selon les situations.

Rien que là, le temps de rédiger cet écrit, j’ai traversé le pont qui sépare les 2.
Simplement en me remémorant un moment où je me suis sentie en paix ?
Peut-être qu’il faudrait que je teste ça, au labo ?

Au risque de retraverser le pont aussi sec, j’ai envoyé un mail au doctorant tout à l’heure, pour lui demander des nouvelles. Il m’a répondu dans la demi-heure, mais un mail si vide que je ne vois pas quoi faire au juste pour ranimer l’embryon de conversation qu’il a étouffé dans l’œuf.
Je crois que ça a joué dans le fait que je me sente mal, ce soir.

Ca, le labo, le fait que Tom non plus ne cherche pas particulièrement à me parler et qu’il se soit emporté, tout à l’heure.
Quand je suis arrivée chez nous, vers 1h du matin, il m’a dit qu’il y avait une surprise pour moi dans le salon. 5 livres, dont La déchéance d’un homme, d’Osamu Dazai. Ca m’a fait super plaisir, évidemment, et je lui ai dit.
J’ai profité de mon temps de trajet pour commencer ce livre-là en particulier, et pour l’instant, disons que je suis toujours dans l’expectative. Quand je lui ai dit que je ne voyais pas encore l’intérêt de ce roman, que j’avais du mal à me sentir accrochée, il est devenu tout sec et tout cassant.

Il ne l’a pas lu, il sait juste que c’est un chef d’œuvre, au Japon.
Pourquoi il le prend aussi personnellement ?
Pourquoi il ne comprend pas que son cadeau me touche et me plait, mais qu’en même temps, je peux passer à côté ?
Est-ce que, parce qu’il s’agit d’un cadeau, je suis censée lui faire croire que c’est le meilleur livre que j’ai lu de ma vie ?

Son ton m’a donné envie de raccrocher. C’est probablement là que la chose a gonflé dans mon cœur.

Une goutte d’eau de plus, dans le vase étiqueté "sentiment d’être en inadéquation avec les autres".

Bon, j’ai fui ça tout l’aprèm, mais il faut que je fasse cette biblio.